Parachat Behar-Be’houkotaï – Compter sur un miracle en empruntant de l'argent
Question
Bon Erev Shabbat !
Il est écrit dans notre Paracha :
(יט) "וְנָתְנָה הָאָרֶץ פִּרְיָהּ וַאֲכַלְתֶּם לָשֹׂבַע וִישַׁבְתֶּם לָבֶטַח עָלֶיהָ"
(«Et la terre donnera son fruit, vous mangerez à satiété et vous y habiterez en sécurité»);
(כ) "וְכִי תֹאמְרוּ מַה נֹּאכַל בַּשָּׁנָה הַשְּׁבִיעִת, הֵן לֹא נִזְרָע וְלֹא נֶאֱסֹף אֶת תְּבוּאָתֵנוּ"
(«Et si vous dites : que mangerons-nous la septième année ? Car nous ne sèmerons pas et nous ne recueillerons pas notre récolte»)
(כא) "וְצִוִּיתִי אֶת בִּרְכָתִי לָכֶם בַּשָּׁנָה הַשִּׁשִּׁית, וְעָשָׂת אֶת הַתְּבוּאָה לִשְׁלֹשׁ הַשָּׁנִים"
(«Et Je commanderai Ma bénédiction pour vous dans la sixième année, et elle produira une récolte pour trois années»)
Cela signifie qu’Hachem enverra, la sixième année, une bénédiction et une abondance suffisantes pour trois ans (la sixième année, l’année de Chemita et l’année qui suit la Chemita, jusqu’à la nouvelle récolte).
Les Tossafot dans le traité Guittin 36 posent la question : pourquoi les Sages n’ont-ils pas institué également le Yovel (l’année jubilaire), comme ils ont institué la Chemita (qui, à notre époque, est d’ordre rabbinique) ? Et les Tossafot répondent que la majorité du peuple ne pourrait pas supporter l’interdiction de travailler la terre deux années de suite.
Voici les termes des Tossafot sur les mots de la Michna : "וְתִקּוּן רַבָּנַן דְּתִשְׁמַט זֵכֶר לַשְּׁבִיעִית" :
"וְהַא דְּלֹא תִקְּנוּ נָמֵי יוֹבֵל זֵכֶר לַיּוֹבֵל, מִשּׁוּם דְּאֵין רוֹב צִבּוּר יְכוֹלִין לַעֲמֹד בָּהּ, לֵאָסֵר בַּעֲבוֹדַת קַרְקַע שְׁתֵּי שָׁנִים רְצוּפוֹת"
(«Et le fait qu’ils n’aient pas institué non plus le Yovel comme souvenir du Yovel, c’est parce que la majorité du public ne peut pas tenir face à l’interdiction de travailler la terre deux années consécutives»).
La question :
Si la Torah promet : "וְצִוִּיתִי אֶת בִּרְכָתִי לָכֶם בַּשָּׁנָה הַשִּׁשִּׁית ... לִשְׁלֹשׁ הַשָּׁנִים" («Et Je commanderai Ma bénédiction pour vous dans la sixième année… pour trois années»), et que ce passage figure justement après la section sur le Yovel pour nous enseigner que cette bénédiction vaut à la fois pour la Chemita et pour le Yovel, alors pourquoi cela serait-il un décret que le public ne pourrait pas supporter ? Hachem a pourtant promis l’abondance !
Réponse
Il existe une divergence d’opinion parmi les Poskim (décisionnaires) quant à la manière de comprendre les paroles des Tossafot.
1) L’approche du Sma :
La position du Sma ('Hochène Michpat 67, §2) est que, puisque la Chemita de notre époque n’est que d’ordre rabbinique, la bénédiction de la Torah « וְצִוִּיתִי אֶת בִּרְכָתִי » («Et Je commanderai Ma bénédiction») ne s’applique pas.
Voici les termes du Sma :
"…Ainsi ont écrit les Tossafot dans le chapitre ‘ha-Cholea’h’ [36b, sur les mots ‘וְתִקּוּן’], que c’est précisément à l’époque où la Chemita et le Yovel étaient en vigueur min ha-Torah (par ordre de la Torah) que s’accomplissait la bénédiction : que la sixième année ferait pousser une récolte suffisante pour trois ans".
2) L’approche du ‘Hazon Ich :
Cependant, le ‘Hazon Ich (Cheviit, chap. 18, §4) n’est pas d’accord avec la compréhension du Sma dans les paroles des Tossafot, et il écrit qu’aujourd’hui aussi, alors que la Chemita est Mi-Dérabanan (d'ordre rabbinique), une personne peut mériter la bénédiction de la Torah : « וְצִוִּיתִי אֶת בִּרְכָתִי » («Et Je commanderai Ma bénédiction»). Dans ce cas, la question que nous avons posée revient : que veulent dire les Tossafot lorsqu’ils affirment qu’instituer l’année de Yovel serait un décret que le public ne peut pas supporter, alors qu’il existe une promesse de « וְצִוִּיתִי אֶת בִּרְכָתִי » ?
Le ‘Hazon Ich explique qu’en dépit de cela, a priori, lorsqu’on vient instituer la loi du Yovel, on ne l’institue pas de manière telle qu’il faille se reposer sur un miracle, mais selon l’appréciation des ‘Hakhamim (Sages) : jusqu’où il est possible d’instituer, et ce que les gens sont capables de supporter.
Voici les paroles du ‘Hazon Ich :
"…Et il est logique que cette bénédiction ait existé également au temps du Second Temple et après la destruction, car le Tribunal Céleste agit selon ce que décrète le Tribunal terrestre, et la bénédiction a été dite après que l’on a fourni l’effort requis (Hishtadlout), ou dans les cas où l’on est dispensé de cet effort. Et déterminer dans quelle mesure il faut s’efforcer est remis au jugement des Sages, selon l’étude de la Torah et la sainteté de leur esprit.
Et ainsi s’explique le fait qu’ils aient laissé certaines villes sans sanctification, afin que les pauvres puissent s’y appuyer pendant l’année de Chemita, et qu’ils ne se soient pas reposés sur la promesse de la bénédiction de la sixième année. Car, certes, les pauvres sont eux aussi inclus dans la bénédiction, mais les Sages ont vu que la pauvreté s’était aggravée, et la Torah n’a pas dit de se reposer sur la bénédiction au point de renoncer aux efforts naturels nécessaires".
D’après le ‘Hazon Ich, il ressort donc que la bénédiction existe aussi à notre époque, mais que les ‘Hakhamim, lorsqu’ils instituent les lois de la Chemita et du Yovel, le font de manière à ne pas avoir à s’appuyer sur un miracle.
Nous retrouvons la même idée concernant les miracles qui se produisaient au Beth Hamikdach (Temple). Dans le traité Middot (chap. 3, michna 5), il est écrit qu’ils écorchaient (retiraient la peau de l’animal, alors qu’il était posé ...) sur des tables de marbre.
En général, au Beth Hamikdach, tout était en or ou en argent. Pourquoi ici les tables étaient-elles en marbre ? N’est-il pas dit qu’« il n’y a pas de signe de pauvreté dans un lieu de richesse » ?
Le Bartenoura explique là-bas :
« parce que le marbre refroidit la viande et la conserve, de sorte qu’elle ne tourne pas ».
Mais pourquoi craignait-on que la viande se gâte, alors que l’un des dix miracles du Beth Hamikdach était que « שֶׁלֹּא הִסְרִיחַ בָּשָׂר הַקֹּדֶשׁ מֵעוֹלָם » («la viande des sacrifices n'a jamais pourrit») — comme il est dit dans Pirké Avot (chap. 5, michna 5) ? Le Bartenoura explique, dans le traité Chekalim (chap. 6, michna 4), qu’on ne s’appuie pas sur un miracle, mais qu’on fait tout ce qui est nécessaire pour éviter, de façon naturelle, que la viande ne s’abîme.
Voici les paroles du Bartenoura là-bas :
"Et ils ne les ont pas faites en argent ou en or, bien qu’il n’y ait pas de pauvreté dans un lieu de richesse, parce que l’or et l’argent réchauffent et font tourner [la viande], tandis que le marbre refroidit et conserve la viande pour qu’elle ne s’abîme pas ; et ils ne se reposaient pas sur le miracle, bien que la viande des sacrifices ne se soit jamais gâtée".
Nous voyons donc que, bien qu’il y ait une promesse de miracle, les ‘Hakhamim ont néanmoins fait preuve de Hishtadlout (réalisation des efforts apparemment nécessaires) dans leurs institutions, afin de ne pas s’appuyer sur le miracle.
À partir de là, on peut poser une question pratique quant au fait de se reposer sur un miracle : par exemple, la veille de Shabbat, une personne n’a pas suffisamment d’argent pour les dépenses liées au Shabbat et souhaite emprunter de l’argent en se fiant au miracle/promesse de « לוו עלי ואני פורע » («empruntez à Mon compte, et Moi Je rembourserai»).
Il est écrit dans le Michna Beroura (242), et dans le Shaar Hatsiyoun, §12 :
"Il faut emprunter afin de ne pas annuler la Mitsva de ‘Oneg Chabbat’ (le délice du Chabbat), comme nos Sages ont dit qu’Hachem déclare : ‘Mes enfants, empruntez sur Mon compte, et Moi Je rembourserai’".
C’est ainsi qu’il ressort des paroles du Gaon de Vilna, et de même écrit le Beit Yossef : s’il peut trouver quelqu’un à qui emprunter, il doit emprunter et placer sa confiance en Hachem, qu’Il l’aidera à rembourser. Mais le Atéret Zekénim écrit qu’on ne doit emprunter que s’il estime qu’il aura de quoi rembourser ; et il semble que tout dépende des circonstances.
En pratique, notre maître le Gaon Rav Amram Fried Shlita écrit :
Une personne qui n’en a pas les moyens ne doit pas emprunter une grosse somme d’argent pour faire un grand festin, mais elle empruntera un peu d’argent pour préparer un repas de Shabbat minimal. Et plus sa confiance en Hachem est forte, plus il est probable que l'argent lui revienne.
Au nom de toute l’équipe du site Sheilot, nous vous souhaitons un Shabbat Shalom ou-Mevorakh !