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Parachat Vayichla’h – Flatter les méchants

Question

Un gutn Shabbos !

Est-il permis de flatter un méchant lorsqu’il y a un danger de mort ?

Et comment Yaakov a-t-il eu le droit de flatter Essav et de lui dire que voir son visage est « comme voir le visage de Dieu », alors qu’il est interdit de flatter un méchant ? 


Explication de la question :
Dans notre paracha, il est dit (Beréchit 33, 10) qu’au moment où Yaakov rencontra Essav, son frère, il lui dit : « וַיֹּאמֶר יַעֲקֹב אַל נָא אִם נָא מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ וְלָקַחְתָּ מִנְחָתִי מִיָּדִי כִּי עַל כֵּן רָאִיתִי פָנֶיךָ כִּרְאֹת פְּנֵי אֱלֹהִים וַתִּרְצֵנִי » — « Et Yaakov dit : si maintenant j’ai trouvé grâce à tes yeux, accepte donc mon offrande de ma main, car c’est pour cela que j’ai vu ton visage comme on voit le visage de Dieu, et tu m’as accueilli favorablement ».
De prime abord, l’intention de Yaakov était de louer Essav, son frère, en disant qu’il est important comme un ange de l’Éternel, et cela afin qu’il ne le tue pas. C’est ainsi qu’explique Rachi : « Il est digne et approprié pour toi d’accepter mon offrande, parce que j’ai vu ton visage, et il est pour moi aussi précieux que la vision du visage de l’ange, car j’ai vu ton ange protecteur. »

Or l’une des fautes pour lesquelles la Torah a particulièrement aggravé la punition est la flatterie envers un méchant. Comme l’écrit le Sefer HaYereïm (mitsva 55) : « Notre Créateur a ordonné dans la paracha “Élé masséï” : “Vous ne corromprez pas la terre (ve-lo tachanifou et ha-arets)” ; et le Sifri enseigne que c’est un avertissement pour les flatteurs, etc. Et l’homme doit se garder de la flatterie, car son châtiment est grand. Car Rabbi a dit : toute communauté dans laquelle il y a de la flatterie finit par être exilée, etc. Et celui qui flatte est appelé celui qui souille la terre, il transgresse “vous ne flatterez pas” et “vous ne souillerez pas”, et il provoque le retrait de la Chekhina d’Israël. » Fin de citation.

Et la partie la plus grave de la flatterie consiste à valider sa méchanceté et à dire qu’il est un juste, comme l’écrit Rabbénou Yona (Chaareï Techouva, troisième porte, §187) en expliquant qui sont les flatteurs à propos desquels il est dit : « Ils ne reçoivent pas la Présence divine. » Il explique qu’il y a neuf degrés, et le premier, le plus grave, est : « Le flatteur qui a reconnu, vu ou su qu’il y a de l’injustice dans la main de son prochain, ou qu’il se maintient par la tromperie, ou qu’un homme faute par la médisance ou par des paroles vexatoires, et il adoucit son langage envers lui en disant : “Tu n’as pas commis d’iniquité.” » Si ainsi, comment a-t-il été permis à Yaakov de flatter Essav le méchant ?

Réponse

Cependant, les Tossafot (Soukka 41b / Sota 41b, s.v. «kol hame’hanef») écrivent que l’interdit de flatter ne s’applique que lorsqu’il n’y a pas de danger, mais qu’en cas de danger il est permis de flatter un méchant afin qu’il ne lui nuise pas. Ils prouvent leurs propos de l’histoire rapportée dans la Guemara (Nedarim 22a) au sujet de l’Amora Oula qui se rendait en Erets Israël, accompagné par deux hommes. En chemin, l’un d’eux assassina l’autre. Le meurtrier demanda à Oula : « Ai-je bien agi ? » et Oula lui répondit : « Oui, va et tranche-lui complètement la gorge. » Lorsque Oula arriva en Erets Israël, il interrogea Rabbi Yo’hanan pour savoir s’il avait bien agi en acquiesçant aux paroles du meurtrier, et Rabbi Yo’hanan lui répondit : « Tu as sauvé ta vie. »

Ainsi s’explique pourquoi il fut permis à notre patriarche Yaakov de louer Essav par des paroles flatteuses afin de sauver sa vie. 

Mais l’on peut s’étonner en sens inverse : quel était donc le doute des Tossafot quant au fait de flatter un méchant en cas de danger, puisque toutes les fautes de la Torah (à l’exception des trois plus graves) sont repoussées devant le pikuah nefesh, le sauvetage d’une vie ?

Plusieurs explications ont été données à cette question ; en voici quelques-unes :

A. Dans le livre Birkat Avraham (Erlanger, Nedarim 22a), il est écrit qu’en réalité, lorsqu’il n’y a qu’un danger éventuel, il est interdit à une personne de flatter un méchant, comme l’écrit Rabbénou Yona (Chaareï Techouva, troisième porte, §188) : l’homme est tenu de se livrer lui-même au danger plutôt que de charger son âme d’une faute aussi lourde. C’est pourquoi les Tossafot devaient innover que l’interdit ne s’applique que dans un cas de danger supposé, mais que lorsqu’il y a un danger de mort clair et avéré, comme ce fut le cas pour Oula, confronté à un homme qui s’était déjà révélé être un meurtrier, alors il est permis de le flatter. 
Selon cette explication, Yaakov comprit que le danger représenté par Essav était clair et certain, et il lui fut donc permis de le flatter.

B. Rabbi Moché Feinstein (Chout Igrot Moché, Ora’h ‘Haïm, vol. 2, siman 51) explique qu’il existe deux types de flatterie. Le premier consiste à dire à un méchant que ses actes sont conformes à la loi ; cela est interdit même en cas de danger de mort avéré, car ce serait, en quelque sorte, renier la Torah. Mais lorsqu’on ne déforme pas la Torah et qu’on se contente de renforcer les mains du méchant, de le soutenir, alors en cas de danger il est permis de le flatter. C’est ce type de flatterie, dit-il, que les Tossafot déduisent de l’histoire d’Oula, qui dit au meurtrier : « Tu as bien fait. »

D’après cette explication, si Yaakov eut le droit de flatter Essav, c’est parce qu’il n’a pas confirmé que les actes d’Essav étaient conformes à la loi, mais s’est borné à le louer en disant qu’il est important comme un ange.

C. Une explication nouvelle a été donnée par Yosef Shalom Elyashiv zatzal (recueil Kovets He’arot al ha-Torah). En vérité, il est évident que l’on peut transgresser presque toute faute de la Torah pour échapper à un danger mortel. Mais concernant la flatterie, on aurait pu l’interdire pour une raison indirecte, fondée sur ce qu’enseigne la Guemara (Sota 41b) : « Quiconque flatte son prochain finit par tomber entre ses mains. » Il ressort de la Guemara qu’il s’agit d’une nature gravée dans la Création : le flatteur finit par tomber entre les mains de celui qu’il flatte. Dès lors, on aurait pu dire qu’il n’y a pas lieu de permettre la flatterie envers un méchant, même en cas de danger, car sa flatterie ne l’aidera pas à se sauver ; au contraire, elle sera la cause même de sa chute entre les mains du méchant. C’est pourquoi les Tossafot devaient prouver qu’en cas de danger il est permis de flatter, et que, puisqu’il s’agit là d’une « flatterie permise », elle n’entre plus dans la catégorie de ce dont il est dit : « il finit par tomber entre ses mains », et peut effectivement aider à le sauver.

Ce principe remarquable — selon lequel celui qui flatte et se soumet à un autre homme lui donne par là même le pouvoir de lui nuire — peut être illustré par l’histoire suivante, racontée par le Gaon Rav Yekoutiel Yéhouda Halberstam zatzal, Admour de Sanz–Klausenburg :

Un jour, un groupe de jeunes non-Juifs oisifs et déchaînés arriva dans notre ville et terrorisa les habitants du bourg par leur conduite sauvage. Ils criaient à tue-tête, brisaient des fenêtres et causaient des dégâts aux personnes et aux biens se trouvant sur leur chemin. Tous les habitants restèrent enfermés chez eux toute la journée, dans une grande peur. Cette nuit-là, un mariage devait avoir lieu dans la ville, et je devais y officier comme mesader kiddouchin (celui qui dirige la cérémonie des kiddouchin). On vint m’annoncer que le saint Rav de Naszóïd zatzal était arrivé et m’attendait. Lorsque je me rendis auprès de lui, je fus surpris de voir qu’aucun signe d’inquiétude ni de peur ne se lisait sur son visage. Nous discutâmes, et au cours de la conversation, le Rav de Naszóïd se rappela qu’il n’avait pas encore récité le Kiddouch Levanah (bénédiction de la lune). Il réunit un minyan, sortit dehors et se tint au milieu de la rue, non loin de l’endroit où siégeait la bande d’émeutiers. Il récita la bénédiction sur la lune avec calme et douceur, puis demanda aux fidèles de chanter « Tovim meorot », comme c’était la coutume dans leur communauté. 

Ensuite, nous nous rendîmes sous la ‘houppa, dressée dans une maison attenante à l’endroit où se trouvaient ces mécréants. Les accompagnateurs du marié se mirent à marcher rapidement, par peur, mais le Rav de Naszóïd les réprimanda, en disant qu’on ne court pas avec un marié, qui est comparé à un roi, et il poursuivit sa marche avec lenteur et sérénité. « En voyant cela, raconte le Rav de Klausenburg, j’ai compris ce que sont la véritable confiance en Dieu et la foi authentique. »

Et le Rav ajouta cette explication : tel est le sens des paroles de nos Sages (Or’hot Tsaddikim, porte de la flatterie, d’après la Guemara Sota 41b) : « Quiconque flatte un méchant tombe entre ses mains. » Puisque le flatteur attribue au méchant une puissance et la capacité de nuire, c’est précisément ainsi qu’il lui donne autorité sur lui. Mais celui qui se conduit avec bitahon, en ayant la certitude que les méchants ne sont que vanité et néant et que la souveraineté appartient uniquement à Dieu, contre un tel homme le méchant n’a pas de pouvoir pour nuire. (D’après Shefa ‘Haïm, Torah et fêtes).

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