Réflexions éducatives sur la paracha Chemot — empathie et sympathie comme outils fondamentaux
Empathie et sympathie comme outils fondamentaux
A
Enquête auprès de professionnels accompagnant la jeunesse
Une enquête de l’organisation « Arachim » devrait intéresser tout parent et, à plus forte raison, tout éducateur.
Il en ressort que les jeunes en difficulté s’attachent bien davantage à ceux qui leur témoignent de l’empathie, de l’écoute, de la compréhension et un sourire, qu’à des professionnels ayant beaucoup étudié la théorie du traitement.
Cela invite à une réflexion profonde : combien les éducateurs doivent être attentifs, empathiques et chaleureux envers les élèves — et, en vérité, envers chaque Juif. Mais comment y parvenir ? Quel outil permet d’atteindre ce lieu d’empathie réelle, qui crée sensibilité, écoute et compréhension authentique de celui qui se tient devant nous ?
L’un des secrets se trouve dans notre paracha.
Le verset dit : « וַיַּעַן מֹשֶׁה וַיֹּאמֶר וְהֵן לֹא יַאֲמִינוּ לִי וְלֹא יִשְׁמְעוּ בְּקֹלִי כִּי יֹאמְרוּ לֹא נִרְאָה אֵלֶיךָ ה'. וַיֹּאמֶר אֵלָיו ה' מַה זֶּה בְיָדֶךָ וַיֹּאמֶר מַטֶּה » — « Moché répondit : “Ils ne me croiront pas et n’écouteront pas ma voix, car ils diront : Hachem ne t’est pas apparu.” Hachem lui dit : “Qu’as-tu dans la main ?” Il répondit : “Un bâton” » (Chemot 4, 1-2).
Un dialogue s’engage entre Moché Rabbénou et le Saint béni soit-Il. Moché demande quoi faire si le peuple ne le croit pas, et Hachem répond : « Qu’as-tu dans la main ? »
Nos maîtres proposent plusieurs explications, mais l’une d’elles est particulièrement fondamentale.
La qualité du dirigeant : être un « bâton », savoir se pencher vers l’autre
On raconte que l’auteur du Kedouchat Yom Tov, nommé jeune rabbin de la petite communauté de Tetsh, demanda à son père, l’auteur du Yitav Lev : « Quelle conduite adopter pour que règnent la paix et la sérénité avec ma communauté ? »
Son père répondit : lorsque Hachem envoya Moché diriger Israël, Moché demanda : « Qui suis-je pour aller vers Pharaon ? » C’était ta question. Hachem lui demanda : « Qu’as-tu dans la main ? » — quelle bonne qualité possèdes-tu ? Moché répondit : « Un bâton » ; c’est-à-dire la capacité de se plier vers chaque Juif, d’écouter ses besoins et ses préoccupations. Hachem lui dit : c’est cette qualité qui permet à un dirigeant de durer parmi Israël.
En réalité, tout homme est, d’une certaine manière, un dirigeant : père de famille, responsable d’un groupe, enseignant, mélamed, maguid chiour, machguia’h ou roch yéchiva. Tous portent la responsabilité des âmes que le Ciel leur a confiées.
S’il sait se plier, maîtriser ses tendances, écarter ses intérêts personnels, contenir sa colère et voir d’abord le bien de son fils ou de son élève, il pourra toucher son âme intérieure et éveiller en lui le désir profond de devenir meilleur.
Le machguia’h ne sourit jamais — il est toujours en colère
Un avrekh me raconta qu’un garçon de yéchiva ketana lui dit : « Je ne comprends pas pourquoi le machguia’h est toujours en colère. Je ne le vois jamais sourire. Comment veut-il que les garçons soient joyeux ? » L’avrekh resta silencieux, car l’élève avait raison : celui qui doit être un exemple personnel doit lui-même montrer l’attitude juste.
Cela souligne l’importance de se dégager des intérêts personnels et de diffuser empathie, sympathie, compréhension et sensibilité, surtout envers nos fils et nos élèves.
‘Hessed et guévoura — droite et gauche
J’ai récemment vu un père crier sur son fils parce qu’il marchait dans la rue sans chapeau ni veste. Le roi Chelomo enseigne : « חֲנוֹךְ לַנַּעַר עַל פִּי דַרְכּוֹ, גַּם כִּי יַזְקִין לֹא יָסוּר מִמֶּנָּה » — « Éduque le jeune selon sa voie ; même lorsqu’il vieillira, il ne s’en écartera pas » (Michlei 22, 6). Chaque génération, chaque famille et chaque enfant requièrent une approche particulière.
Il faut certes des limites, mais jamais par la violence, les cris ou l’ignorance des sentiments de l’enfant. Le faible crie et frappe ; le fort n’en a pas besoin.
La Kabbale enseigne que le ‘hessed correspond à la droite et la guévoura à la gauche. Pourquoi, alors que la droite est plus forte ? Parce que le véritable fort n’utilise pas la force ; il enlace et aime. Un éducateur doté d’autorité n’a pas besoin d’élever la voix.
Il est certes important qu’un élève de yéchiva marche dignement, avec chapeau et veste, mais les cris sont-ils le moyen de transmettre ce message ? Est-ce ainsi que l’on se plie au monde intérieur d’un jeune homme ?
B
L’autorité — de l’idée d’appui
L’autorité ne signifie pas frapper. Au contraire, si un éducateur doit frapper, c’est que son autorité a échoué. La vraie autorité vient du fait que l’élève s’appuie sur l’éducateur, lui fait confiance et l’écoute.
La discipline authentique n’est pas seulement le silence en classe, mais l’acquisition d’une autodiscipline, transmise par l’exemple personnel : ponctualité, respect, ordre et savoir-vivre.
La préparation des lumières — former le réceptacle
Dans le Temple, la préparation des lumières devait être faite par un Cohen, tandis que l’allumage pouvait être fait même par un non-Cohen. La préparation est l’essentiel ; ensuite, « la flamme monte d’elle-même » (Chabbat 21a).
La yéchiva ketana correspond à la préparation des lumières : former la personnalité du jeune pour en faire un réceptacle digne. La yéchiva guedola correspond davantage à l’allumage, lorsque le jeune commence à se porter lui-même.
La réprimande de Yaakov à Réouven — quand ?
On pense souvent qu’il faut parfois une « gauche qui repousse ». Pourtant, la réprimande a des conditions nombreuses. Yaakov Avinou, qui pouvait certainement réprimander Réouven, attendit quarante-huit ans, jusqu’au jour de sa mort, de peur que Réouven ne s’attache à Essav (Rachi, Devarim 1, 3).
Cela nous enseigne combien l’arme de la réprimande est dangereuse. Dans notre génération, de nombreux dangers guettent dehors. Pour une cuillère de réprimande, l’enfant doit recevoir dix seaux d’amour et de lien. Même alors, il faut attendre un moment favorable, où les cœurs sont proches.
Pour guérir l’âme, les générations ont changé
Le Pele Yoets écrit que, de même que les remèdes du corps ont changé selon les générations, ainsi la guérison de l’âme a changé. La dureté accroît l’entêtement ; il faut donc guider par des paroles bonnes, douces et agréables, car « לשון רכה תשבר גרם » — « Une langue douce brise l’os » (Michlei 25, 15).
Que nous sachions garder la juste mesure et recevoir beaucoup de na’hat.
C
L’éducation aujourd’hui — même la gauche doit rapprocher
« Aujourd’hui, il faut une gauche qui rapproche et une droite qui rapproche », déclara Rav Guerchon Edelstein lors d’un entretien avec le Gaon Rav Dov Yaffé. Il rapporta qu’au nom du ‘Hazon Ich, autrefois la gauche repoussait et la droite rapprochait, mais aujourd’hui les deux doivent rapprocher.
Ces paroles nous imposent une grande responsabilité : ne repousser aucun élève et ne pas le blesser, car nul ne sait jusqu’où le dommage peut aller.
Le rav doit honorer ses élèves
Le Gaon Rav David Cohen shlita, roch yéchiva de ‘Hevron, expliqua que, bien qu’une discipline ferme soit nécessaire, le Rambam enseigne que tout comme l’élève doit honorer son maître, le maître doit honorer ses élèves. L’autorité et la réprimande doivent venir du respect et de l’amour, non de la colère ou du mépris.
Il faut parler des actes, expliquer qu’ils ne conviennent pas, tout en respectant et aimant l’élève lui-même. Il ne faut jamais désespérer d’aucun élève.
Savoir comment conseiller et quoi conseiller
L’histoire de Motti l’illustre. Ses parents attendaient un rendez-vous médical tandis que le gan souffrait de ses crises, coups et morsures. Le directeur du ‘heder proposa une solution immédiate : le Risperdal. Plus tard, l’ergothérapeute expliqua que c’était un antipsychotique, utilisé dans certains cas graves, avec des effets secondaires importants.
Quel que soit le regard de chacun sur les médicaments, le point essentiel demeure : voir vraiment l’autre, comprendre son âme, être un « bâton » — se plier d’abord à son besoin, comme élève ou comme fils, et lui donner le conseil le plus honnête pour lui, sans mêler l’intérêt de l’éducateur qui cherche seulement le calme.
D
Des lunettes qui nécessitèrent des lunettes...
Un domaine exigeant beaucoup de travail est le respect de la dignité d’autrui, y compris celle d’un petit enfant. Faire honte en public est une forme de meurtre. Tamar ne dit pas à Yehouda : « Je suis enceinte de toi », mais : « De l’homme à qui appartiennent ces objets ». De là nos sages disent : mieux vaut se jeter dans une fournaise que faire honte à son prochain en public.
On raconte qu’un fiancé refusa de venir à son mariage parce qu’il ne supportait pas les lunettes de la fiancée. Celle-ci et sa famille furent terriblement humiliées. Quelques mois plus tard, elle épousa un homme bien meilleur et vécut heureuse. Le fiancé, qui ne demanda jamais pardon, vit ensuite sa femme porter des lunettes, son enfant naître avec de graves problèmes oculaires, puis lui-même souffrir toute sa vie de troubles de la vue après un accident. Celle qui fut humiliée trouva le bonheur ; celui qui humilia fut jugé mesure pour mesure.
Un responsable de kollel à Holon expliqua un jour comment son kollel fut soutenu. Tombé en panne d’essence, il refusa d’acheter dans une station ouverte le Chabbat, expliquant que le Chabbat est le précieux cadeau d’Hachem et qu’il ne pouvait acheter chez quelqu’un qui le piétine publiquement. Quatre ans plus tard, le conducteur qui l’avait aidé hérita d’une fortune et chercha un homme réellement craignant le Ciel à qui donner le maasser pour l’élévation de l’âme de son père. Il se souvint de cet avrekh et le soutint.
E
Un autre enseignement vient de notre paracha : « ואלה שמות בני ישראל » — « Voici les noms des enfants d’Israël ». Rachi explique qu’Hachem les compte de nouveau pour montrer Son affection ; ils sont comparés aux étoiles, qu’Il fait sortir par nombre et appelle par leur nom.
Hachem nous enseigne ainsi une voie fondamentale dans l’éducation : faire connaître la valeur de nos fils et élèves, exprimer leur importance, leur dignité et leur élévation.
Un lien positif entre parent ou enseignant et enfant est indispensable pour influencer. Si l’enfant ne trouve pas chaleur et amour, il risque, que D.ieu préserve, de les chercher ailleurs.
Faible niveau socio-économique et bonheur exceptionnel — est-ce possible ?
Une étude menée par le professeur Oren Kaplan a montré que les personnes ayant un lien religieux sont plus heureuses. La gratitude protège des traumatismes : celui qui a de quoi remercier possède un sens et une raison de vivre. Il affirma que les habitants de Bné Brak comptent parmi les populations les plus heureuses du monde malgré un niveau socio-économique faible, car ils ont un sens à la vie et de quoi remercier.
Celui qui nie le bien de son prochain nie le bien d’Hachem
La gratitude est une clé de la pensée juive. Celui qui reconnaît les bontés du Créateur désire accomplir Sa volonté. Il sait que ce qu’il possède ne vient pas de sa propre force. Nos sages disent : celui qui nie le bienfait de son prochain est comme celui qui nie le bienfait du Omniprésent, car la gratitude est un même critère dans la relation à Hachem et aux hommes.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le fils de Rav Eliyahou Eliezer Dessler zatzal, Rav Na’houm Zeev zatzal, fut sauvé et arriva en Amérique. Des années plus tard, Rav Dessler apprit combien le Gaon Rav Eliezer Silver de Cincinnati l’avait aidé. Il voyagea neuf heures en train pour le remercier personnellement. Rav Silver pensa qu’il venait demander quelque chose, mais Rav Dessler répéta qu’il était venu uniquement exprimer sa reconnaissance. Rav Silver sourit finalement : « Maintenant je comprends combien la gratitude est importante. »
Telle était la voie de Rav Dessler : remercier même pour le plus petit bienfait. À quelqu’un qui voulait l’empêcher de remercier par gêne, il dit : « Le peu de gratitude que je peux exprimer, veux-tu me l’enlever ? Tu feras de moi un débiteur, et j’aurai à en rendre compte. »
Approfondissons donc notre gratitude envers tous ceux qui nous font du bien : un membre de la famille, une ‘havrouta, un commerçant, un chauffeur de bus. Ainsi nous nous habituerons à remercier le Créateur et à Le louer pour Sa bonté.
Source
Par Rav Michael Zecharyahu, directeur spirituel à la yéchiva guedola Torat David et président de l’organisation Legyono Shel Melech