Réflexions éducatives à partir de la paracha A’harei Mot — la puissance immense de l’illustration, pour le meilleur comme pour le pire
J’ai pris connaissance de l’histoire suivante il y a quelque temps, et comme elle m’a renforcé, je me suis dit que je ne priverai pas les lecteurs
de ce bien, et je la publierai telle quelle, sans introduction et sans mots de conclusion ni résumé, car les choses
en elles-mêmes sont extrêmement édifiantes, sans aucun ajout.
Cela se passa il y a environ vingt ans. Par un matin clair, le Roch Yechiva de la Yechiva de Hévron, le Gaon Rav Sim’ha
Zissel Broide zatzal, entra dans le beit midrach de la yechiva, tout bouleversé.
« J’ai fait cette nuit un rêve terrible et empreint de majesté, dit le Roch Yechiva, et je sens que c’était un rêve véridique ! »
Les élèves comprirent immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’un rêve ordinaire, car le Roch Yechiva n’avait pas l’habitude de s’occuper
de rêves et d’histoires ; ils prêtèrent donc l’oreille à son récit saisissant.
« Dans mon rêve, je vis l’un des machgui’him auprès duquel j’avais acquis sagesse et moussar dans mes années de jeunesse. Le machguia’h
me demanda à quoi je m’occupais, et je répondis qu’aujourd’hui j’étais Roch Yechiva.
“Tu dois prononcer des paroles de remontrance et éveiller les jeunes gens, me dit le machguia’h. Tu n’as aucune idée de ce
que tu peux apporter et accomplir par tes paroles.”
Et ici, mon machguia’h commença à décrire ce qu’il avait vécu lorsqu’il arriva au Tribunal céleste après son décès :
Quand je suis arrivé là-haut, je vis autour de moi une rue sombre, et de part et d’autre, de longues rangées
de maisons d’où émanait une lumière précieuse et merveilleuse. C’était une rue infinie, et autant que j’essayais d’estimer le nombre
de maisons qui s’y dressaient, je n’y parvenais pas.
“Que sont ces maisons ?” demandai-je au cortège qui m’accompagnait.
“Ce sont les maisons que tu as bâties !” me répondit-on. “Le moment est venu que tu reçoives ta récompense pour elles...”
“Moi ? J’ai construit des maisons ???” m’étonnai-je. “Quand ai-je construit des maisons ? Certes, j’ai donné des cours de moussar
à la yechiva, mais quand ai-je construit des maisons ?”
“Te souviens-tu que tu allais de lieu en lieu, te fatiguant les pieds, afin de donner des discours de moussar ?” me demanda-t-on.
“En effet, répondis-je. Mais quel rapport ? Le public venait à peine m’écouter. C’étaient pour la plupart des personnes âgées
ou des chômeurs, dont la moitié somnolait pendant la majeure partie du discours, et quant aux autres — il est douteux qu’ils aient compris le contenu
des paroles...”
2
“Te souviens-tu du discours que tu as prononcé à la synagogue de Vilna ?” me demanda-t-on au Ciel.
“Oui, je m’en souviens très bien. Il y avait alors dans le beit midrach peut-être six ou sept personnes. Je me souviens même
de quoi j’y ai parlé...”
“De quoi as-tu parlé ?”
“J’ai parlé avec beaucoup de vigueur du phénomène des mouvements de jeunesse qui se répandaient, comme la Haskala par exemple,
qui apportaient avec eux des vents étrangers d’hérésie et entraînaient à leur suite des multitudes de Juifs d’Europe, surtout
les jeunes.
Dans mes propos, j’ai éveillé à la nécessité de rapprocher les jeunes, et en particulier les filles, qui à cette époque n’avaient
aucun cadre d’étude, de leur donner chaleur et amour, de leur inculquer Torah et moussar, afin
qu’elles n’aillent pas paître dans des champs étrangers.
“En effet, telle était la situation, me dit-on au Ciel. Mais ce que tu n’as pas vu, c’est que tu avais d’autres auditeurs,
ou plus exactement — des auditrices. Elles se trouvaient dans la galerie des femmes, et l’une d’elles était couturière.
Tes paroles éveillantes pénétrèrent dans son cœur, et elle décida de les mettre en pratique. Elle
alla rassembler plusieurs filles qui habitaient dans les environs, et commença à leur donner des cours de halakhot,
de moussar et de crainte du Ciel.
L’initiative s’élargit, de plus en plus de filles rejoignirent le cercle des participantes, et la suite est connue de tous
— c’est ainsi que fut fondé le réseau “Beit Yaakov”.
C’était Madame Sarah Schenirer, que son souvenir soit béni.
Voilà donc les maisons que tu vois ici. Ce sont les maisons qu’ont fondées toutes ces dizaines de milliers de filles
qui ont étudié à “Beit Yaakov” au fil des générations ; toutes sont portées à ton mérite.
Grâce à ce discours que tu as prononcé devant sept personnes somnolentes dans la synagogue de Vilna !
“C’est pourquoi, mon cher Sim’ha Zissel, conclut le machguia’h dans le rêve, ne méprise aucun cours.
Efforce-toi autant que possible d’éveiller et d’enflammer le cœur de tes élèves par des paroles de remontrance et d’éveil. Car tu ne sais pas
ce qui peut sortir d’un discours simple et ordinaire...” » Rav Sim’ha Zissel zatzal conclut ainsi son récit saisissant
aux oreilles de ses élèves.
***
Sans aucun doute, cette histoire nous enseigne la grandeur de la mission que chaque homme possède ici-bas, dans ce monde, et la force que peut avoir
une seule phrase.
3
De plus, nous avons constaté la force et la puissance immenses de l’illustration, lorsqu’on lui montra dans son rêve des rangées
de maisons qui étaient en réalité le fruit de son labeur.
C’est ce que nous apprenons dans notre paracha.
« Hachem parla à Moché après la mort des deux fils d’Aharon, etc. »
Rachi rapporte les paroles de Rabbi Elazar ben Azaria, qui donna une parabole au sujet d’un malade chez qui entra un médecin, qui l’examina
et lui dit : « Ne mange pas froid et ne dors pas dans un endroit humide. » Ensuite vint un second médecin, qui l’avertit : « Ne mange pas
froid et ne dors pas dans un endroit humide, afin que tu ne meures pas comme est mort untel. » Celui-ci le stimula davantage que le premier ; c’est pourquoi il est dit
« après la mort des deux fils d’Aharon ». Autrement dit, l’avertissement du second médecin est plus efficace, parce qu’il
illustre le danger qui serait causé par la transgression des consignes.
Pourquoi précisément dans cet ordre Aharon eut-il besoin d’une illustration du danger ? Cela ressort de la parabole elle-même.
Un malade qui a une forte fièvre veut la faire baisser en buvant de l’eau froide et en s’allongeant dans un endroit
frais. Un avertissement ordinaire risque ici de ne pas être suffisamment efficace, car il n’a pas la force de vaincre le désir
du malade de faire baisser sa fièvre. C’est précisément un avertissement accompagné d’une illustration du danger qui triomphera
du désir du malade et l’empêchera de mettre sa santé en danger.
Il en va de même pour Aharon HaCohen. Il avait en lui un immense désir d’attachement au Saint béni soit-Il, qui l’attirait à entrer
dans le Saint des Saints. On pouvait craindre que, malgré l’ordre « qu’il ne vienne pas en tout temps dans le sanctuaire », il n’ait pas la force
de se retenir d’entrer à l’intérieur. C’est pourquoi, précisément ici, la Torah mentionne la mort de ses fils, « lorsqu’ils s’approchèrent devant
Hachem », afin d’illustrer devant lui le grand danger que cela comportait.
De là, nous apprenons une voie en éducation, appelée « illustration ».
Lorsqu’on illustre à chaque Juif le grand bien qui jaillit et s’élève de chacun de ses bons actes, et ce par tous les moyens
possibles, les choses se gravent et se fixent dans son âme ; de plus, elles le poussent à s’attacher au bien. D’un autre côté,
il convient évidemment aussi d’illustrer ce dont il faut se méfier et se préserver, ainsi que les conséquences qui peuvent en découler.
Pour le meilleur comme pour le pire.
Et dans l’éducation, grâce à la démonstration et à l’illustration, il est possible d’améliorer l’efficacité de l’apprentissage, de renforcer la mémorisation
à long terme et de permettre une meilleure intériorisation du savoir. C’est l’un de nos grands défis, en tant qu’éducateurs :
éveiller l’intérêt et favoriser la compréhension afin que l’apprentissage soit porteur de sens.
Cependant, il incombe à l’éducateur qui illustre des messages à ses élèves de ne pas le faire d’une manière
disproportionnée ou immorale, car alors cela produit l’effet inverse, à D.ieu ne plaise, comme nous l’apprenons du fait suivant.
4
Une distribution de friandises aux élèves qui détruisit une âme
Un jeune homme en yechiva ketana m’a raconté :
« Il y a un événement que je ne peux pas oublier, qui a fait entrer dans mon cœur une haine envers les enseignants. C’était le jour où
j’avais oublié d’apporter de la nourriture au Talmud Torah et où j’ai demandé la permission de sortir pendant la récréation acheter quelque chose pour apaiser ma faim.
Le rav n’a pas accepté, et comme la faim me dominait, je suis sorti sans autorisation et j’ai acheté quelques friandises.
À l’entrée du Talmud Torah, le rav m’a vu et m’a pris le sac. Mais cela ne s’est pas encore arrêté là. Lorsque
je suis entré en classe, le rav annonça à tous les élèves : “Votre camarade a décidé aujourd’hui de vous ‘gâter’
avec des friandises”... Et tandis que je le fixais, incrédule, il distribua les friandises à tous les camarades, tandis que moi je restais
affamé... et furieux...
“Je ne peux pas décrire la colère que j’ai alors ressentie contre cet enseignant.”
Ce qui est intéressant, c’est que ce jeune homme ne remarqua pas que pendant plusieurs années (durant lesquelles j’étais en contact avec lui), il me raconta
cela au moins trois fois !
De là, j’ai appris à quel point cela “reste” en lui, au plus profond, et ne lui laisse pas de repos.
L’élève a certes appris la leçon, mais l’illustration a provoqué chez lui des sentiments négatifs et du dégoût envers
l’éducateur.
Quel dommage !
Source
Rav Michael Zecharyahu
Directeur spirituel à la grande Yechiva Torat David et président de l’organisation Légion du Roi